En 1939, Moyshe Bukhbinder, alors bibliothécaire de l’Université de Varsovie publie dans une revue scientifique yiddish le fragment Kopt. War. 1910/24, conservé dans les collections de l’université [1]. Cet article est passé à peu près inaperçu lors de sa parution, ce qu’il faut certainement imputer au contexte international d’alors [2] et la langue dans laquelle a été publié le texte. Ceci explique vraisemblablement que l’on n’en trouve aucune mention dans la littérature coptologique d’après-guerre [3].
Cet article est l’unique trace que nous ayons de ce fragment puisqu’il semble avoir disparu pendant la guerre. Bukhbinder, engagé dans l’armée russe et de retour à Varsovie en 1946, tentera vainement de retrouver les manuscrits coptes de l’Université et l’on ne sait aujourd’hui s’ils ont été envoyés à Berlin, à Moscou, ou encore s’ils ont été détruits.
La provenance précise de ce document est inconnue et Bukhbinder ne dispose que de la mention « Achetés à Thèbes, 1910 ». Cette mention est portée sur la boîte contenant la page qu’il publie et l’auteur signale qu’elle est accompagnée « de nombreux autres manuscrits coptes qui semblent tous être de la même main » [4].
Se basant sur des critères paléographiques et linguistiques, l’auteur assigne au document une date de rédaction à la fin du VIe siècle ap. J.-C. mais précise que cette hypothèse reste fragile étant donnée la faible étendue du texte conservé [5]. Le fac-similé publié montre qu’il ne s’agit en effet que de la moitié droite d’une page qui contenait à l’origine deux colonnes de texte. La partie conservée comprend vingt-six lignes qui semblent avoir composé l’intégralité de la colonne. La langue du texte est le dialecte sahidique.
Le contenu du texte est identifié par Bukhbinder comme devant être rattaché au genre des Apophthegmata Patrum. Sous cette appellation sont regroupés plusieurs groupes de textes que l’on pourrait appeler « Dits et faits des Pères du désert ». Ils ont en effet pour personnages principaux les moines vivant dans le désert égyptien au IVe siècle ap. J.-C. La forme la plus courante est celle d’une discussion entre un « ancien » et un moine plus inexpérimenté venu chercher auprès de lui un conseil d’ordre spirituel. La fortune de ces « Dits et faits » a été très grande et s’ils proviennent manifestement d’une tradition orale copte, on en trouve des versions écrites en grec et latin, mais également en amharique, en arménien, en arabe, en syriaque, en géorgien et bien sûr en copte [6].
Le texte publié par Bukhbinder pourrait donc n’être qu’un témoin de plus au sein d’une vaste documentation. Il est cependant d’une importance inestimable pour nous puisqu’il apparaît comme totalement original par son contenu. La colonne de texte conservé comprend en effet trois apophtegmes qui, à ma connaissance, ne trouvent de parallèles dans aucune autre version. Ces trois textes rapportent les dits d’Apa Kenobe, un personnage qui nous était jusque là inconnu [7]. La présence d’un disciple nommé Luc et la mention d’un lieu appelé Tatouoïne ajoute encore à l’originalité des ces apophtegmes.
Cette courte présentation montre tout l’intérêt du fragment publié par Bukhbinder et étant donné la difficulté d’accéder aujourd’hui à la publication en yiddish qu’il en a faite et l’oubli dans lequel semble être tombé ce texte, nous nous proposons de rééditer ce fragment dans une série d’articles à suivre.
Notes
[1] Bukhbinder M., « An andere grupe fun di Apophthegmata Patrum ? », Varshever Visnshaftlekhe Tsaytung 16, 1939, p. 87-98.
[2] Le numéro 16 de la Varshever Visenshaftlekhe Tsaytung est paru en août 1939.
[3] Voir par exemple Kammerer W., A Coptic bibliography, 1950, ou encore O’Leary D. L. E., Bibliography. Christian Egypt, JEA, vols. 8-26, 1922-1941.
[4] Bukhbinder M., VVT 16, p. 88.
[5] Bukhbinder M., VVT 16, p. 90.
[6] Pour une édition systématique des apophtegmes grecs, voir les n° 387,474 et 498 de la collection Sources Chrétiennes ; pour le latin, voir Patrologia Latina 73 (851-1022) et 74 ; pour la version amharique, voir Sauget J.-M., «Une nouvelle collection éthiopienne d’Apophtegamata Patrum », OrChrP 31, 1965, p. 177-188, et id., « La courte série d’Apophtegmata Patrum du manuscrit Vatican Ethiopien 33 », RSE 26, 1973-1977, p. 44-46 ; pour la version syriaque, voir Budge E. A. W., The Book of Paradise, being the histories and sayings of the monks and ascetics of the Egyptian desert according to the recension of “Anan-Isho” of Beth Abbe, 1904 ; pour la version arabe, voir Sauget J.-M., Une traduction arabe de la collection d’Apophthegmata Patrum de ‘Enaniso’, CSCO 495, 1987 ; enfin l’édition la plus complète des apophtegmes coptes est celle de Chaîne M., Le manuscrit de la version copte en dialecte sahidique des Apophthegmata Patrum, BdE 6, 1904.
[7] Ce nom est assez déroutant et il semble qu’il s’agisse plutôt d’un surnom, Kenobe, signifiant littéralement « autre péché ».
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Abstract
A Coptic text published in yiddish in 1939 by Moyshe Bukhbinder brings some striking evidences supporting the existence of an unknown group of the Apophthegmata Patrum. Only one leaf, kept in the University of Warsaw and probably destroyed during WWII, seems to have been published. It contains the name of Apa Kenobe (litt. “other sin”), a monk mentioned in no other version of the Apophthemata. Further articles will present a new edition of the three apophthegms published by Bukhbinder.